Entre réseaux sociaux et résultats financiers : le cas de l’application Zenly et Snap

En 2022, le monde des réseaux sociaux a été marqué par une décision aussi brutale qu’emblématique : la fermeture de Zenly, l’application française de géolocalisation rachetée par Snap Inc. Ce choix, dicté par des impératifs financiers, a mis en lumière la fragilité des startups intégrées à de grands groupes technologiques, et soulevé des questions profondes sur les modèles économiques des plateformes sociales.

Points clés

  • En 2022, Snap Inc. a fermé l’application Zenly, une startup française rachetée quelques années auparavant, afin de réduire ses coûts dans un contexte financier difficile.
  • La décision a été motivée par des pertes nettes importantes et un ralentissement du marché de la publicité numérique, poussant Snap à se recentrer sur ses activités principales.
  • Malgré une popularité mondiale et un engagement utilisateur élevé, Zenly a été sacrifiée car elle ne générait pas de revenus publicitaires directs suffisants pour satisfaire les exigences des marchés financiers.
  • La fermeture a entraîné des licenciements massifs chez Snap, incluant la suppression des emplois de l’équipe parisienne de Zenly qui était profondément intégrée au groupe.
  • Cet épisode souligne la fragilité des startups au sein des grands groupes technologiques, où la valeur d’usage ne garantit pas la pérennité face aux impératifs de rentabilité à court terme.
  • L’affaire Zenly a servi de signal fort aux investisseurs, marquant une restructuration qui a permis à Snap de poursuivre son développement via de nouveaux modèles, comme l’abonnement Snapchat+.

La fermeture de Zenly par la maison mère Snap Inc

Une décision stratégique face aux difficultés financières

À l’été 2022, Snap a traversé l’une des crises les plus sévères de son histoire boursière. Le titre de la société a perdu plus de 26 % après la clôture de la Bourse, une chute vertigineuse qui a provoqué un séisme dans l’ensemble du groupe. Face à des pertes nettes qui se sont élevées à 422 millions de dollars sur cette période — contre 152 millions l’année précédente — la direction a dû procéder à des arbitrages douloureux. Parmi eux, la fermeture de Zenly, jugée trop coûteuse à maintenir sans générer de revenus publicitaires directs. Les résultats financiers décevants ont contraint la maison mère à recentrer ses actifs sur ses activités core, sacrifiant une filiale pourtant plébiscitée par ses utilisateurs.

Cette décision s’inscrit dans un contexte de restructuration plus large. Snap a en effet annoncé des licenciements représentant 20 % de son personnel à l’été 2022, soit plus de 1 200 personnes, une mesure drastique destinée à alléger une structure de coûts devenue insoutenable face à une croissance publicitaire anémique. La publicité numérique, colonne vertébrale du modèle économique de Snap, souffrait d’un ralentissement généralisé du marché, ne représentant qu’une fraction infime des recettes mondiales de publicité numérique en 2022.

L’impact sur l’équipe de la startup à Paris

La fermeture de Zenly a directement affecté les salariés basés à Paris. Des centaines de collaborateurs ont vu leur aventure professionnelle s’interrompre brutalement. La startup française, qui avait su construire une culture d’entreprise forte et une communauté d’utilisateurs actifs passionnés, s’est retrouvée prise en étau entre les exigences des marchés financiers et sa propre dynamique de croissance. Alexis Bonillo, cofondateur de Zenly, avait été nommé représentant légal de Snap France, signe de l’intégration profonde de l’équipe parisienne dans la structure du groupe américain.

Un réseau social de géolocalisation au succès international

Le parcours de l’entreprise française fondée par Antoine Martin

L’histoire de Zenly commence à Paris, dans l’écosystème foisonnant des startups françaises. Fondée par Antoine Martin, cette entreprise française a su s’imposer comme une référence mondiale dans le domaine de la géolocalisation sociale avant d’être rachetée par Snap Inc. Son acquisition illustrait alors l’appétit des grandes plateformes pour les innovations venues d’Europe, et la confiance accordée à un savoir-faire français dans le secteur des applications mobiles. La société avait su lever des fonds auprès d’investisseurs internationaux prêts à parier sur une vision originale du lien social numérique.

L’adoption massive de la carte d’amis par des millions d’utilisateurs

Le concept de Zenly était à la fois simple et puissant : permettre à ses utilisateurs de partager leur position en temps réel avec leurs amis, via une map intuitive et personnalisable. L’application a été téléchargée des millions de fois à travers le monde, rencontrant un succès particulièrement fort au Japon, où elle a reçu un accueil enthousiaste. Des millions d’utilisateurs actifs se connectaient quotidiennement pour visualiser les déplacements de leurs proches, transformant la géolocalisation en véritable outil de maintien du lien social. Cette adoption massive témoignait d’un réel besoin, celui d’un réseau social ancré dans la vie réelle et les relations authentiques, loin des logiques d’exposition et de performance propres à d’autres plateformes.

Les retombées pour le secteur des applications de messagerie

La filiale française comme victime collatérale des marchés

Zenly est devenue, dans le vocabulaire des analystes, une victime collatérale des turbulences boursières qui ont frappé Snap. Potentiellement viable sur le long terme, l’application n’a pas survécu aux impératifs de court terme imposés par les marchés financiers. Le chiffre d’affaires global du groupe — 1,1 milliard de dollars au deuxième trimestre 2022, en hausse de 13 % sur un an — masquait une réalité plus sombre : des pertes abyssales et une stratégie digitale à revoir de fond en comble. Dans ce contexte, maintenir une filiale dont les revenus directs restaient limités relevait d’un luxe que le groupe ne pouvait plus se permettre.

L’histoire de Zenly illustre une tension structurelle dans l’économie des réseaux sociaux : celle entre l’engagement utilisateur — extraordinairement élevé sur cette application — et la capacité à monétiser cet engagement. Des centaines de milliers d’utilisateurs actifs au quotidien ne suffisent pas à garantir la pérennité d’une plateforme si celle-ci ne parvient pas à traduire cette audience en revenus publicitaires ou en abonnement payant.

Les enseignements pour les investisseurs et le réseau social Evan Spiegel

Pour Evan Spiegel, le fondateur de Snap, la fermeture de Zenly a constitué un signal fort envoyé aux marchés : le groupe était prêt à faire les choix difficiles pour retrouver le chemin de la rentabilité. Depuis lors, Snapchat a poursuivi sa transformation, atteignant 432 millions d’utilisateurs quotidiens et 850 millions d’utilisateurs mensuels, tout en développant son offre Snapchat+, un abonnement payant qui comptait 11 millions de souscripteurs. La croissance du chiffre d’affaires a repris, avec une hausse de 21 % au premier trimestre 2024, portant les revenus trimestriels à 1,24 milliard de dollars.

Pour les investisseurs internationaux, l’affaire Zenly rappelle que dans le secteur des réseaux sociaux, la valeur d’usage ne se convertit pas automatiquement en valeur financière. Les startups intégrées à de grands groupes restent exposées aux aléas des résultats consolidés, quelles que soient leurs propres performances en termes d’engagement utilisateur. L’épisode a aussi mis en lumière l’importance de construire des modèles économiques autonomes, capables de résister aux cycles boursiers et aux restructurations imposées par les actions des maisons mères. En France, l’écosystème des startups a retenu la leçon : l’innovation ne suffit pas, la soutenabilité financière est tout aussi cruciale pour inscrire une aventure entrepreneuriale dans la durée.